Francographies
L’actualité des littératures francophones
Et si le centre n’était plus au centre?

Editions En toutes lettres

    Nous avons créé En toutes lettres, Hicham Houdaïfa et moi, pour publier des essais journalistiques. Étant nous-mêmes journalistes à Casablanca, il nous semblait important d’avoir un espace pour publier des enquêtes et des travaux d’investigation d’une plus grande ampleur que ce que ne permet la presse écrite. En effet, la tendance actuelle est à la concision : chaque publication se dote d’un site internet, où les formats sont par définition très brefs, ou refond sa maquette pour donner plus de place à l’image, au détriment du texte. Or, l’investigation a besoin d’un format ample pour se développer. De plus, les enquêtes prennent du temps et sont coûteuses pour des rédactions qui ne peuvent pas libérer un journaliste pendant plusieurs mois. C’est pourquoi le livre nous semblait être le support idéal pour continuer à faire un travail essentiel à l’information des citoyens. Nous avons décidé de privilégier les genres de l’enquête, du reportage, de l’entretien et du portrait.

    Nous avons jusqu’à présent lancé deux collections, qui ont vu paraître un ouvrage chacune. La première, Les Presses de l’Université Citoyenne, est en partenariat avec l’université privée HEM, pour prolonger l’esprit de l’Université citoyenne qu’elle organise depuis près de vingt ans, pour permettre à tous, sans condition d’âge ni de diplôme, d’acquérir une meilleure culture générale en sciences humaines. Cette collection se veut un trait d’union entre la recherche académique et un public plus large. Le premier livre ainsi publié est Le métier d’intellectuel, dialogues avec quinze penseurs du Maroc, de la chercheuse en sciences politiques Fadma Aït Mous et du dramaturge et journaliste Driss Ksikes, qui est aussi directeur de la collection (février 2014).

    La seconde collection, Enquêtes, est plus particulièrement dédiée à l’enquête et au reportage. C’est Hicham Houdaïfa qui la dirige, et en a fixé le ton : un thème éclairé par plusieurs reportages et enquêtes de terrain, absence de sensationnalisme, refus du pathos, sobriété du récit. Il en a publié le premier ouvrage, Dos de femme, dos de mulet, les oubliées du Maroc profond (février 2015), sur la condition féminine dans les marges.

    Nous cherchons à faire, intégralement au Maroc, des ouvrages d’une belle qualité esthétique et formelle, car l’objet lui-même est aussi important que son contenu. C’est un défi économique, car le prix de revient est élevé, en raison des faibles tirages que nous permettent le marché, lui-même restreint par des années d’une politique délibérée d’éloignement des citoyens du livre.

    Publier des livres en français nous permet de toucher les élites économiques de notre pays, qui sont plus francophones qu’arabophones. Nous avons bien conscience que le français est devenu au Maroc une langue de caste de moins en moins maîtrisée par la majorité, et espérons à terme pouvoir faire traduire nos livres en arabe, ainsi que dans d’autres langues.

    Nous avons également des projets communs avec des maisons d’édition en Algérie et en Tunisie, afin de développer un circuit transversal à nos trois pays, qui ne transite pas nécessairement, comme aujourd’hui, par la France.

Kenza Sefrioui