Francographies
L’actualité des littératures francophones
Et si le centre n’était plus au centre?

- Suisse

Éditions d’en bas : engagement, militantisme et bibliodiversité

  1. Le chapeau d’un article paru dans Le Matricule des anges (nº 149, janvier 2014) résume bien les horizons des Éditions d’en bas : « Par la littérature ou le récit de vie, l’essai critique ou le livre d’histoire, les Éditions d’en bas rendent compte de “la face cachée” de la Suisse [et du monde]. Des voix dissidentes, attachées aux passages de la mémoire. » Dans ces champs de tensions s’inscrivent les figures artisanales du typographe et du colporteur, « porteurs de paroles » : penseurs avec les mains pour reprendre un titre de Denis de Rougemont (Penser avec les mains). Transposition à notre époque : militants engagés dans le travail de la bibliodiversité !
  2.  
  3. À leur création en 1976, les Éditions d’en bas ont pour objectifs de publier des livres qui trouvent peu de place dans les catalogues des maisons d’édition de l’époque : notamment, des récits de vie ou témoignages du quotidien et de la vie ordinaire qui donnent à lire des cultures populaires et à entendre des voix singulières ; ou alors des recherches historiographiques sur le mouvement ouvrier et les luttes sociales des siècles passés.
  4.  
  5. Selon la conviction de leur fondateur, le sociologue et militant Michel Glardon, les éditions d’en bas initient, accompagnent et rendent compte des luttes sociales et politiques par le biais d’essais et de dossiers critiques. Il faut être lucide : l’œuvre publiée n’est pas un acte en soi qui peut faire l’économie de gestes et d’actes dans les luttes sociales et politiques : ce n’est que dans cette arène que les savoirs et les narrations peuvent être transmis (selon Wittgenstein, « apprendre, c’est toujours incorporer des gestes »[1]).
  6.  
  7. Dès 2001, les éditions d’en bas participent aux luttes pour la bibliodiversité dans le cadre de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants[2] : y ont émergé des projets de coéditions solidaires et équitables pour rendre accessibles ouvrages de sciences humaines et œuvres littéraires au Nord comme au Sud. Il faut se réjouir que tant d’auteur.e.s africain.e.s sont publié.e.s en Europe, mais cela revient, à nouveau, à une expropriation des œuvres de création à cause d’une diffusion inexistante ou hors de prix sur le continent africain et ailleurs. D’où, par exemple, les projets de coéditions Sud-Sud pour rendre accessibles des textes d’importance.
  8.  
  9. Cette bibliodiversité se prolonge dans le champ des traductions littéraires ou en sciences humaines. Pour nous, la traduction n’est pas une transposition « fidèle » d’une version « originale » vers une version cible, mais une véritable création où les bouleversements de l’œuvre se répercutent dans le texte traduit. Cela est encore plus évident lorsqu’il s’agit de traduire des textes travaillés par des résonances idiomatiques multiples et hybrides : langues et frontières culturelles bousculées, dialectes, idiomes singuliers, etc.
  10.  
  11. L’engagement militant traverse ainsi plusieurs champs qui orientent nos choix éditoriaux.

 

                                                                              Jean Richard, directeur des Editions d'en bas

  1.  
  2. [1] Voir Bernard Aspe, Horizon inverse, Caen, Nous, 2013, p. 23.
  3. [2] www.alliance-editeurs.org