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Et si le centre n’était plus au centre?

- Canada

Nouvelle#2, Haïti sur le vif, Blaise Ndala

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Et le Diable créa la danse !

 

   Nixon, un ami qui passerait pour un Congolais pur sang dans les rues de Kinshasa, nous a invités, mes deux collègues et moi, à une soirée « musique roots » à Delmas 33. Je vous parle de ce quartier de Port-au-Prince où chaque péripétie, chaque cahot du navire politique haïtien est prétexte à une mobilisation grandeur nature du pays d'en bas. Allez demander à Jean-Bertrand Aristide, interrogez Michel Martelly alias le président-qui-insulte-les-femmes-et-la-terre-tourne-quand-même. Ils savent où c’est, comment chaud c’est. Les durs savent. Les sourds aussi.

-       Allez, mon frère Blaise, tu ne repartiras pas à Ottawa sans avoir vu comment les derrières bougent au Ti Park Isemery ! Dis aux filles que je viens vous chercher dimanche sur les coups de 17h00. Vous allez aimer ça ou alors je ne pas suis né dans ce pays ! 

-        C’est vendu ! que je lui ai répondu.

   J’avais une rencontre de la table-ronde des « Partenaires techniques et financiers » à préparer, mais ça pouvait attendre. Bon vivant, fier ambassadeur de la bière Prestige, je savais que le jeune sociologue et militant des droits de l’Homme avait deux amours qu’il ne troquerait pas pour tout l’or des Caraïbes : Haïti et la nouba. Ne s’appelle-t-il pas Nixon Boumba, comme dans « bombance » ? Et quand mon ami insistait, c’est que le jeu en valait largement la chandelle.

          -        Alors, les filles, on y va ?

         -       Ouais ! répondent en chœur les deux jeunes avocates québécoises qui, guère plus tard que la veille, me reprochaient de ne leur avoir pas encore fait découvrir « le vrai Haïti ».

   Elles voulaient tout, sauf être deux Expats enfermées dans une tour d’ivoire à lire le Code de procédure pénale haïtien entre deux « alertes » envoyées par l’ambassade du Canada. Mon excuse d’avoir à travailler sur mon manuscrit s’érodait week-end après week-end, tandis que mon statut de Kinois festif avait du mal à percer derrière le chef de mission passablement obsédé par « le résultat ».  

   Et pourtant, Dieu sait si Kinshasa rime avec kwasa-kwasa, la danse qui, autrefois, donnait le tournis à l’Afrique entière, d’Alexandra-Johannesburg à Treichville-Abidjan, en passant par Poto-Poto-Brazzaville ! Dieu sait si, adolescent, j’avais fait mes classes sous le ciel étoilé du pays de la rumba…

   Ne voilà-t-il pas que dans la voiture, R.J., le chauffeur, prend le parti de nous préparer à l’ambiance à venir ? L’ancien militaire à l’éternel sourire balance un opus que je lui ai filé le jour de mon arrivée sur l’île, alors que nous quittions l’aéroport Toussaint-Louverture. Haut perchée, la voix inimitable de Papa Wemba, le roi-rossignol qui tient la nuit kinoise dans le creux de sa main, domine tant bien que mal le brouhaha urbain. Elle tient la dragée haute aux klaxons qui ponctuent l’impatience des conducteurs face aux feux de circulation qui tardent à dérougir sur l’avenue Canapé-Vert :

  1. Soki boko koka koboma moto te
  2. Botikani yango epela
  3. Tii tango yango moko ekokufa 
  4. (Puisque vous vous savez incapables d’éteindre les flammes, laissez-les donc dévorer tout ce qui vit, jusqu’à extinction)
  5.  

          -      Je voudrais pouvoir chanter en lingala. Tu m’amèneras en Afrique, chef ?

         -      D’abord, tu arrêtes de me donner du « chef » comme promis, ensuite c’est toi qui gagnes ton voyage au Congo en m’amenant au prochain Carnaval de Jacmel. Nixon m’a dit que…

        -      Hey chef ! Je ne sais pas ce que Nixon vous a dit, mais le Carnaval de Jacmel… Waouh ! Vous n’allez pas croire ce que vous allez voir !

       -     Dis-lui R.J., lance Nixon assis dans le fond, qu’il y a une plage là-bas qui s’appelle « Congo Beach ». Blaise ne me croit pas, dis-lui.

         -     Plus d’excuse pour que nous ne nous rendions pas à Jacmel ! s’écrie S.M., une de mes collègues qui croit tenir là un argument imparable.

       -    Et c’est à moins de trois heures de Port-au-Prince en plus ! plaide M.L., la Conseillère juridique qui vient de s’inscrire à des cours de danse du côté de Pétion-Ville.

     -  Nous y serons en février pour le carnaval, c’est une promesse, leur dis-je. Ce soir, on se déverrouille au rythme du folklore créole. Et les filles, je vais le dire mais vous le savez déjà, vous avez les couleurs du Québec et du Canada à défendre.

Soki boko koka koboma moto te…

   Je demande à R.J. de baisser le son. Devant nous avance un long véhicule de marque Volvo, mais ce qui attire l’attention vers lui – la mienne et celle des passants - n’est pas la tête du conducteur que l’on voit faire force grimaces depuis son siège. Ce sont plutôt les trois couples qui se trémoussent collés-serrés sur la plateforme servant de remorque à l’engin qui doit en avoir connu d’autres. J’entends des sifflets par là, par là, et par là aussi…

        -      C’est Sweet Micky, nous apprend R.J. qui réalise que le trio que nous formons, mes collègues et moi, ne reconnaît pas la mélodie.

        -     Tu veux dire le président Michel Martelly ?

        -     Oui, chef. C’est sa chanson dont tout le monde parle : Ba’l bannan nan.

   Le titre de la chanson dont tout Haïti parle depuis quelques semaines, se traduit en français par « Donnez-lui la banane ». Monsieur le président a refusé d’attendre l’expiration de son mandat officiel avant de renouer avec la verve graveleuse qui a marqué ses longues années de chanteur populaire. Avec Ba’l bannann nan, les paroles à connotation sexuelle, un double sens fréquemment utilisé dans les « mérengues » carnavalesques et apprécié du public haïtien, visent directement une journaliste très en vue dans le pays. Il s’agit de Lilianne Pierre-Paul, que le chef de l’État a pris en grippe, mais qu’il ne nomme pas. Il lui suffit de susurrer un « Ti Lili » qui met le feu à la ville et au pays. Même le dernier des idiots comprend. En vain les associations féminines se ruent aux barricades. L’opposition, vent debout, multiplie les coups d’épée dans l’eau. Ba’l bannann nan hisse la grivoiserie au sommet de l’État et bat les records d’audience.

   Nixon, lui, refuse de comprendre :

  1. -       Kisann fe Bondje ?
  2. (Qu’avons-nous fait au Bon Dieu ?)
  3.  
  4. -       Bonne question ! renchérit R.J.

   Une question que j’avais déjà entendue des dizaines de fois, là-bas, sur les rives du fleuve Congo, dans une autre vie.

   Maître chez lui, Martelly, imperturbable, continue à prescrire la banane. Il ne se contente plus de trousser cette frange du peuple exsangue qui a cessé de croire en lui. Il exhorte les mâles qui lui font encore confiance de se faire « Ti Lili », coupable de lui reprocher d’avoir fait d’Haïti « sa » chose. En écho aux piques que lui envoie la cinquantaine de candidats qui se sont lancés dans la course pour lui succéder, l’auteur de Bandit légal prophétise : « Quand ils seront présidents, ils me comprendront ». Mais d’ici là, alors que tout fuit, saura-t-il éteindre le feu qui consume la maison Haïti ? Ou juge-t-il que ça sera au suivant de jouer les sapeurs-pompiers de la Nation bicentenaire ?

  1. Botikani yango epela
  2. Tii tango yango moko ekokufa
  3.  

« Laisse brûler », semble lui conseiller en lingala, depuis son lointain Congo, le roi des sapeurs tout court – Ceux de la mythique Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes, la SAPE. Laisser les flammes dévorer leur dû, jusqu’à l’hypothétique rédemption. L’éloge du pourrissement, en somme.

On est fichu, alors on danse !

Si c’est un ex-Zaïrois qui vous le dit… 

   La Volvo s’éloigne en cahotant, avec ses distributeurs de bananes sapés aux couleurs du Parti Haïtien Tèt Kale, le PHTK, la formation au pouvoir dont le candidat se fait appeler Nèg Banan Nan, l’Homme à la banane. A l’époque du Zaïre, un des fils putatifs du dictateur, un proche de Papa Wemba vous diront les mauvaises langues, se faisait appeler Roi des Bêtes. Les chiens ne font pas de chats. Les cochons non plus. Pour la survie de l’espèce, les animaux politiques s’inventent une raison que la raison aurait grand tort d’ignorer.

   Et si dans le fond, ils étaient moins bêtes qu’ils veulent le laisser croire ? S’ils n’étaient bêtes que quand ça les arrange ? Ça s’appelle noyer le poisson. De quoi faire une belle jambe à celles et ceux qui, chiffres à l’appui, leur font un procès en incompétence.

On est fichu, alors on danse !

   Nous quittons Canapé-Vert, direction Delmas 33.

 

***

 Ti Park Isemery.

   L'ambiance est à son comble, les décibels fendent l'air avec une violence à vous foutre 6.600 volts dans les reins. Dans les jambes. Partout. Devant moi, une Américaine, frange taillée au canif et tatouages à la Amy Winehouse, écrit avec son ventre toutes les lettres de l'alphabet de l'Éros. Débauche d'arabesques détricotées à donner le tournis à Elvis Presley en personne. Et soudain, en m'écartant pour éviter le coude d'un gamin qui danse à mes côtés comme si Kanye West l'avait mis au défi de surclasser la gent masculine présente en échange d’une nuit dans les bras de la belle Kim, je la vois.

Quelque chose d'innommable.

Dans la faille du sourire.

Dans les yeux.

Quelque chose entre le séisme et Hiroshima. Un regard de braise ardente, qu’elle m’assène à bout portant. Cette paire d’yeux volée au tonnerre a de quoi me mettre K.O. débout, mais en ce crépuscule agonisant, naît en moi un soleil liquide.

   Ça a pris deux fois soixante secondes et mes sens ont réappris à obéïr. Je me suis approché. J’ai planté mes yeux dans les siens, rieurs. Sans tourner ma langue sept fois, je lui ai posé la question qui venait de prendre vie dans mon cerveau :

-       Hey, que faites-vous dans mon prochain poème ?

Elle n'a pas cillé, ne s'est pas délestée le moindrement de son sourire :

-       Qui, moi ? 

Une voix qui venait de traverser le mur du son en charriant tout ce que la vie hors du cosmos avait placé à l’abri de la convoitise des mortels.

-       Vous, bien sûr. Comment avez-vous réussi à donner chair à ces vers que les dieux vaudous de vos montagnes m’ont laissé écrire sur les rochers de ma solitude ? 

   Elle lève les yeux au ciel et murmure quelque chose en créole. Quelque chose qui se laisse emporter par le roulement du tambour qu’un virtuose aux mains de granit enfonce dans les flancs de la nuit tropicale.

-       Je m’appelle Latika.

-       Latika…

-       Et vous ?

-       Moi… Moi ?

-       Oui, vous. Vous vous en souvenez au moins ?

  1. Me souvenir de qui je suis.
  2. De ce que je veux.
  3.  

   D’un geste explicite qui se moque des conventions, elle m’invite à danser. Je dois dire non. Si j’ai un cerveau, je dois dire non. Si la solitude est ma meilleure forteresse, je dois dire trois fois non.

   La voix cassée de R.J., dominant la joyeuse cohue qui signe la descente aux enfers :

-       Chef, Ba’l bannan nan ! Donne-lui la banane !

Tant pis. On y va !