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<p><em>Nouvelle#1</em><i>, </i><em>Haïti sur le vif</em><i>, Blaise Ndala </i></p>

- Canada

Nouvelle#1Haïti sur le vif, Blaise Ndala 

 

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                                                 Le choix des mots, le choc des souvenirs

 

Le site du Mémorial du séisme du 12 janvier 2010, tout en verdure, est indéniablement l’un des plus beaux perchoirs de la capitale. En contre-bas, la Baie de Port-au-Prince.

12 janvier 2016

D’une voix gorgée d’émotion, la maîtresse de cérémonie rappelle le sens de cette cinquième commémoration du jour le plus sinistre dans l’histoire de la première république noire au monde. Dans un Parc de Martissant que blanchit le deuil, le moindre murmure cristallise ce vide que ne noircira pas la foule de ce grand jour du Souvenir.

16 h42.

Peu avant la minute de silence, Madame Michèle L.-P. de la Fondation Connaissance et Liberté, marraine de l’événement, a cité Aimé Césaire :

« Nous frapperons l'air neuf de nos têtes cuirassées
Nous frapperons le soleil de nos paumes grandes ouvertes
Nous frapperons le sol du pied nu de nos voix. »

Le chœur des adolescents, tout de blanc vêtus, a répondu par un hymne d’une puissance ne pouvant être traduite que par ces mots coups de semonce lâchés dans les airs. Comme autant de boules de feu jetés dans la gueule du Moloch sans visage qui, voilà six ans, a arraché à chacun un morceau de lui-même. De ces poitrines qui couvent un brasier plus ardent que la furie de vivre envers et contre tout, j’entends jaillir une promesse aussi limpide qu’indestructible : le paradis n’est pas une terre à conquérir, n’est pas une destination qui attend ; le paradis est fait de « ces 27.750 kilomètres carrés que nous arracherons, coûte que coûte, des griffes du désespoir. »

Chaque mot semble avoir été choisi avec soin, mesuré à l’aune de l’hécatombe, avant d’être ciselé en une prose qui noue les tripes pour mieux conjurer oubli et renoncement.

Quelqu’un murmure dans mon oreille. Je me retourne et plante mes yeux dans ceux d’une dame dans la trentaine.

- Tu me reconnais ?
- Euh… non.
- Tu es Blaise ?
- Oui… Et vous ?
- Elsa.

Les deux syllabes ne me disent pas grand-chose, tandis que le visage tente de déverrouiller mon amnésie. Le furetage ne dure cependant qu’une poignée de secondes, car mes sens sont aussitôt sollicités par la voix tremblotante de Danièle M., cette grande militante de la cause féminine qui m’a invité à Martissant.

Je m’apprête à traduire mentalement ce qui sera dit. Ça ne pourra être qu’approximatif, car je continue de sécher la moitié des cours de créole auxquels je me suis inscrit à l’Institut Français d’Haïti. Sur l’estrade, mon amie qui ploie sous le poids de l’innommable me simplifie la tâche en optant pour le français :

« À toutes les femmes emportées… Des féministes qu’il aurait été si bon d’avoir à nos côtés en ces moments encore difficiles que traverse notre pays. Comme elles auraient tempêté en voyant un parlement mal élu et exclusivement masculin. En ce jour de souvenir… »

- Tu ne te souviens pas de moi ?

Ma parole… Se rend-elle compte du caractère surréaliste de sa démarche, cette effrontée qui s’est glissée entre l’ambassadeur de Suisse et le garde du corps de celui-ci pour arriver à mon hauteur et me sommer de faire un bond deux mois en arrière ?

Trop tard…

Malgré moi, en ce lieu de mémoire, en ce jour à nul autre pareil, je viens de perdre pied dans les brouillards du temps qui fuit, au risque de désobéïr à la gravité du présent.

 

                                                                     *

 

1er novembre 2015 ou le jour où j’ai refusé de tutoyer le « bonheur ».

Pour la suite de ma mission, je reviens à Port-au-Prince en compagnie de deux nouvelles collègues, jeunes avocates du Barreau du Québec. Au lendemain de leur arrivée sur cette île qu’elles découvrent avec enchantement, elles me prient de les accompagner à l’établissement hôtelier du coin pour s’informer des tarifs pratiqués à la piscine (une des deux est une nageuse de longue date, m’apprend-elle chemin faisant).

Le soleil est au rendez-vous, je porte ma chemise « Ya Mado » ou « Dashiki » que j’ai tirée de la penderie après avoir passé la matinée à écouter en boucle Fabregas, Koffi Olomide et Black Bazar, le groupe de rumba tout droit sorti du chapeau de l’auteur du roman éponyme, un certain Alain Mabanckou.

Pendant que les filles se dirigent vers la réception, je décide de m’installer sur la terrasse. J’ai à peine tiré la chaise qu’une dame, la trentaine, assise à l’écart, me fait un signe de la main. Elle me demande d’avancer vers elle.

Mon hésitation dure une fraction de seconde, guère plus. Je suis probablement rassuré par son sourire, celui, contagieux, que l'on adresse d'ordinaire à un visage familier. La poignée de main est ferme et chaleureuse. « Fichier introuvable », me souffle ma mémoire que j'interroge derechef. Ce n'est pas une raison pour rebrousser chemin. Les chiens errants des rues de la capitale me font peur (c’était déjà le cas à Kinshasa), pas leurs maîtresses. Pas une femme qui arbore un sourire de diamant un dimanche après-midi au bord d’une piscine. D'un geste preste, madame m'invite à m'asseoir.

- Je t’ai appelé... à cause de ton vêtement coloré. La chemise de Beyoncé.
- Ah, vous voulez dire le pagne ?
- Oui. C’est tellement beau. Vraiment. Tu es mon frère, n’est-ce pas ?
- Euh… On peut dire ça comme ça, oui.
- C'est la fête des morts aujourd'hui, tu le sais ?
- Je l'avais presqu'oublié, mais oui, le 1er novembre, c'est la fête des morts, bien sûr.
- Bon, je vois que tu as l’air pressé. Toujours pressés, les Blancs, hein ?
- Les Blancs ?

Évidemment, je suis un « Blanc », un étranger. Ce n’est pas parce qu’elle me gratifie de « frère » qu’elle ne voit pas, qu’elle n’entend pas que je ne suis pas né ici. Si en plus je lui disais que je m’appelle Ndala (même mon chauffeur ne peut s’empêcher de sourire en épelant mon patronyme qu’il convertit en èn’dala) …

- Mon nom c’est Elsa. Ce que je voulais te dire, c’est que je fais des massages à domicile.
- Ah bon… Des massages à domicile.
- Oui. Tu es seul ? Tu es dans cet hôtel ?
- Non, je suis avec deux collègues qui viennent nager. On habite dans Pacot, mais on ne vit pas ici, on est en mission pour quelques jours.
- Ah, d’accord, vous venez de quel pays ?
- La Belgique.

  1. Suis-je obligé de lui mentir ? Et d’ailleurs, pourquoi la Belgique ? J’aurais pu dire le Burkina Faso, le Burundi, les Bermudes. Cela fait quand même neuf ans que je suis parti du plat-pays...
  2.  
  3. - Tes collègues sont-ils Belges ?

- Elles sont Belges, oui. Enfin, je crois. Bref...
- Ah, « elles » ? Mais tu ne veux pas un massage pendant qu'elles seront dans l'eau ?
- Non, merci, vous êtes gentille, Elsa. Mais je dois les rejoindre.
- Ok, tu peux prendre mon numéro. Tu m'appelles à votre retour ou la semaine après le travail. Tu seras traité comme un dieu. 

Elle sourit de toutes ses belles dents. Moi non, alors que je devrais. C'est tout de même la première fois de ma vie qu'une charmante inconnue, un peu trop charmante d’ailleurs, me promet un traitement divin sans que je n'aie rien demandé, sans qu'elle ne sache si je suis ange ou démon. Mais par le temps qui court, qui sait sur quoi peut déboucher un appétit immodéré de la chose divine ?

- C’est que…
- Tu n'aimes pas les massages ?

Je vois d’ici la tête de notre conseillère en ressources humaines en découvrant le formulaire du Chef de mission qui tente de se faire rembourser par l’assureur canadien ce type de « massage ».

- Tout le monde aime les massages, je crois. 
- C'est parce que tu sembles hésiter. Je le fais vraiment bien et c’est pas cher du tout.

Pas parce que tout ce qui est « bien et pas cher » me suggère généralement une dose de méfiance (la faute aux babioles chinoises que les gens moquaient quand j’étais gamin au Congo), mais pour couper court, je lui demande d’écrire son numéro de téléphone à l’endos de ma carte de visite.

- Je peux garder ta carte ?
- Certainement pas, ne serait-ce que parce que votre numéro de téléphone est maintenant dessus. Si mes collègues ou moi avons besoin de vous, on vous appellera.
- C’est surtout pour toi, mon frère.
- Vous n’aimez pas avoir des clientes ?
- Faut voir… Faut voir... Mais bon, j’ai aussi des peintures. Si elles en veulent. Tu veux leur montrer ? 

Elle me tend un paquet de tableaux enroulés. Ils auraient pu être beaux, ils sont magnifiques. Le premier monopolise toute mon attention, mais c’était couru d’avance. On y voit des goélettes essaimées sur une mer d’encre, alors que l’astre de la nuit balaie de son éclat les vagues qui viennent agoniser sur les récifs… Des comme ça, j’en vois partout dans Port-au-Prince, j’en ai vu dans le sud. Si je m’écoutais, je me ruinerais en une semaine.

- Mes amies sont là. Je vais leur en parler. Si elles sont intéressées, je vous appellerai, promis. J’ai votre numéro.
- D’accord… Et si tu veux me commander quelque chose pendant que tu es là, il suffit de faire signe aux serveurs. Tout, sauf la bière. Je ne supporte pas. D’accord ?
- Euh… Je dois vraiment y aller, bon après-midi. Ce fut un plaisir.

La dernière phrase est un demi-mensonge destiné à habiller d’un zeste d’élégance mon incapacité à gérer efficacement ce genre de scénario. Un scénario qui fait bien marrer ma mère à l’autre bout du monde, quand je choisis cet épisode pour lui dire d’arrêter de  s’inquiéter pour moi. Avant de conclure sur une note plus consensuelle : « Tu sais, maman, j’ai rencontré Raoul Peck, le cinéaste qui a fait le film sur Lumumba. J’ai sous les yeux la dédicace qu’il m’a écrite dans son bouquin que je compte amener à Kin. Il me parle en frère et dit que je devrais me sentir chez moi en Haïti comme lui-même autrefois au Zaïre. Alors… ».

Ma sœur Elsa s’approche, me tend la joue. Lui refuser un bisou chaste ?

                                                                      *

« J’avais commencé avec Césaire, souffrez donc que je termine avec Césaire », enchaîne la maîtresse de cérémonie de la même voix forte et saturée qui a rythmé la soirée.

J’ai réussi à m’extraire de la foule pour aller m’adosser à un amandier, indifférent à cette tirade dont je sais qu’elle est une des répliques cultes d’Une saison au Congo. Loin d’Elsa, loin de ce leurre voué à ne capturer qu’une fausse méprise, essayant de communier à nouveau avec la foule qui entonne à l’unisson:

  1. Manman pèdi piti
  2. Madnm pèdi mari
  3. Nan pwen je k pa kriye
  4. Menm pou yon vye zanmi.
  5.  

Il est 17h59 ce 12 janvier 2016 et Haïti chante la vie.