Francographies
L’actualité des littératures francophones
Et si le centre n’était plus au centre?

- États-Unis

par Beïda Chikhi

« J’ai pensé l’héritage sur l’autre rive, je l’exprime sur celle-ci, qui est l’un de mes lieux. »

  Cette belle phrase d’Apulée nous remet en mémoire une réalité ancienne à laquelle nous nous sommes habitués tant elle est devenue au fil des siècles l’un des motifs du déplacement des corps et l’énergique moteur de la navigation des idées. La question linguistique ne semblait pas alors, dans cette antiquité tardive, de nature à dramatiser le cheminement des esprits hors de la patrie qui les a façonnés.

  L’histoire littéraire montre que penser l’héritage sur une rive dans une langue et l’écrire sur une autre rive dans une autre langue prennent plus de valeur avec l’amplitude et la complexité des parcours. Mais, à certains moments, il a fallu compter avec le désir d’expansion  des sociétés et la puissance qu’elles pressentaient cachée dans des alphabets et des signes. Les langues s’emplissent parfois de la verve de locuteurs en quête d’autorité politique, institutionnelle, commerciale, autorité sur le temps et sur le monde, divisant ces derniers en périodes et en catégories hiérarchiques : vers le haut ‘’les impériales’’, -- le latin dans l’antiquité, l’arabe à l’époque médiévale, le français et l’anglais, en livrée contemporaine, -- en bas, ‘’les subalternes’’, qui s’adossent à la douleur et tentent une résistance à long terme.

  Ce qui s’appelle ici « francographies » est le lieu de nombreux paradoxes, car ‘’les subalternes’’ d’hier, empruntant les voies traversières du transculturalisme, ont su opérer les retournements nécessaires pour sauvegarder, après les guerres, des accès spécifiques à d’autres mondes, à d’autres histoires, à d’autres imaginaires ; des accès dont ‘’les impériales’’ d’hier continuent de tirer profit.  Cependant, il y a lieu de convertir ces paradoxes en vases communicants. Les « francographies » régénèrent les valeurs positives de l’Europe en les mettant à l’épreuve de diverses civilisations et généalogies esthétiques. Les écrits, lieux mémoriels de longues traditions qui viennent d’autres rives, se sont donné pour tâche de créer des liens entre les sociétés. Le tandem culture-politique, avec ses tensions et ses ruptures, a développé chez bon nombre d’écrivains francophones l’art de la formule et le goût de la stratégie. Certains y ont vu une sorte d’incitation à la migration, à la traversée des frontières, voire à la transgression des codes ; ils y ont trouvé également un moyen efficace de diffusion concertée et stratégique de leurs œuvres. C’est ce dernier point qui intéresse tout particulièrement les créateurs de ce site : partir à la découverte de ce qui se fait ailleurs, sur les rives et dans des pays où des héritages sont, désormais, à la fois pensés,  écrits, publiés, et dans une langue française qui s’est libérée des contraintes du « Centre », ce lieu dit « de légitimation » des littératures francophones.  Mais si ce centre est devenu aussi attirant, c’est évidemment d’abord pour ses capacités de mise en valeur et de diffusion, ensuite pour son pouvoir d’aimantation acquis au 18ème siècle. Référence de progrès et de philosophie incontournable, le 18ème a su exporter ses stratégies : une dénomination (les Lumières), une ville de rayonnement (Paris), un livre fondateur (l’Encyclopédie), de grands hommes et leurs histoires de vie (Voltaire, Montesquieu, Diderot… ), des anecdotes, et surtout une langue conquérante, attirant à elle des siècles de lecture et de traduction. Ainsi fut éclairée l’envergure  des grands textes et des héritages pensés et exprimés sur d’autres rives : ceux de Sophocle, Virgile, Apulée, saint Augustin, Khayyam, Ibn Arabi, Dante, Shakespeare, Cervantès… Ainsi s’est renforcé dans les littératures de langue française le croisement des filiations littéraires.

  La « transnationalité » a été envisagée dès les indépendances africaines pour donner une assise aux nouvelles aperceptions identitaires. Par la suite, on a usé et abusé du préfixe trans pour ouvrir des passages entre le domaine symbolique de la langue et des réalités sociologiques plus concrètes. La « transnationalité » nous revient aujourd’hui articulée à un réseau potentiel d’autoroutes éditoriales. En effet, en se déclinant sur le mode du passage et de la transmission, la francophonie est devenue un continent réel. Transfrontalière, elle feuillette le temps et l’espace par vagues et remous ; transculturelle, elle se déploie dans une rhétorique de l’ouverture tout en procédant par emboîtements et mise en abyme pour signifier au sein des territoires des origines diverses ; transgénérique, elle déconstruit les formes littéraires et les modalités de discours. La transmigration des valeurs humaines, le transfert des savoirs et la réflexion épistémologique sont ce par quoi les chiasmes et les paradoxes entre affirmation et négation, trace et effacement, peuvent être lus comme des noyaux fondateurs ou des revêtements vivaces, ou encore des habillages raffinés de la littérature, qui vont certes de pair avec les circonstances ou les situations de communication,  mais également avec les positions d’écrivains attirés par les Lumières[1]. Néanmoins, l’insatisfaction politique et le déséquilibre économique peuvent ramener à l’horizon les forces conceptuelles du repli sur soi et de la vigilance à l’égard de tout ce qui tend à l’hégémonie.


[1] Voir à ce sujet Marina Geat, L’Europe et la francophonie, Roma, Artemide, 2012.